Film de Pierre Granier-Deferre (France, 1971). Scénario : P. Granier-Deferre et Pascal Jardin, d'après Georges Simenon. 85 mn. Avec Simone Signoret, Jean Gabin, Annie Cordy.


Genre : les histoires d'amour finissent mal, en général.

Autrefois, il y avait une jolie trapéziste et un avenant typo graphe, deux jeunes mariés amoureux. Vingt-cinq ans plus tard, le bonheur conjugal s'est dissous dans la gnôle et le vinaigre, Clémence et Julien se sont changés en ennemis jurés, empâtés, usés, amers. Depuis que Clémence, imbibée et jalouse, a tué le chat bien-aimé de Julien, ils ne se parlent plus.

Au coeur d'une banlieue jadis riante, une maison sombre lentement, navire à la dérive au milieu des ruines et du vacarme agressif des chantiers. Dans ce dérisoire camp retranché, les souvenirs se mêlent au présent avec une fétide lenteur. Fidèle à la cruauté poisseuse du roman de Simenon, Pierre Granier-Deferre jette des fragments de récit comme autant de bris de verre sous les pas du spectateur. Une interprétation férocement pessimiste de la passion, dont il ne reste, au crépuscule d'une vie de couple, que la dépouille glacée. Gabin et Signoret s'affrontent magistralement.

Cécile Mury

Télérama, Samedi 11 avril 2009


Film d'Henri-Georges Clouzot (France, 1955). Scénario : Jérôme Geronimi, René Masson, Frédéric Grendel et H.-G. Clouzot, d'après Boileau-Narcejac. Image : Armand Thirard. Musique : Georges Van Parys. 115 mn. NB. Avec Paul Meurisse : Michel Delasalle. Véra Clouzot : Christina Delasalle. Simone Signoret : Nicole. Charles Vanel : le commissaire.

Genre : suspense


Michel Delasalle est un tyran. Il dirige son épouse, sa maîtresse et son pensionnat pour garçons avec la même poigne de fer. Liées par une étrange amitié, les deux femmes se serrent les coudes. Christina est cardiaque et soumise. Nicole est froide et calculatrice. Elles montent un traquenard pour se débarrasser de Michel. Le crime est presque parfait, mais les morts ont plus d'un tour dans leur sac...
Ce film est un grand jeu sadique. A coups d'images blanches comme des lames de couteau, Henri-Georges Clouzot triture les miettes d'une histoire d'amour déchue. Impossible de comprendre comment les diaboliques ont pu succomber aux charmes autoritaires du directeur d'école. De leur passé passionnel, il ne reste que la violence vengeresse et une trouble complicité qui guide tout le film, jouant avec nos nerfs. Selon la règle des affinités électives, les sentiments voguent de l'une à l'autre, se déguisent ou se révèlent. Un transfert s'opère : les criminelles passent de la cruauté masculine à celle de la vie. Le hasard n'existe plus, tout n'est que signe. Jusque dans la façon de filmer les actrices : on comprend vite pourquoi Simone Signoret est souvent montrée derrière le cadavre, ou de profil, laissant Véra Clouzot fixer l'objectif de la caméra...

Marine Landrot

Télérama, Samedi 17 mai 2008


Film de Robert Wise (The Haunting, USA, 1963). Scénario : Nelson Gidding, d'après Shirley Jackson. Image : Davis Boulton. Musique : Humphrey Searle. 110 mn. NB. VM. Avec Julie Harris : Eleanor. Claire Bloom : Theodora. Richard Johnson : Dr Markway.

Genre : flippant.


Entre deux comédies musicales en Technicolor (West Side Story, La Mélodie du bonheur), Robert Wise replonge dans un noir et blanc soyeux pour une histoire maléfique à la manière de la RKO des années 1940, où il avait débuté en réalisant La Malédiction des hommes-chats, sous l'égide de Val Lewton (1).


Un éclair strie le ciel noir de la Nouvelle-Angleterre : une demeure lugubre tout en tourelles et gargouilles apparaît, alors qu'une voix off sinistre nous conte la légende de la famille Sanderson, maudite depuis des générations et propriétaire de ladite maison hantée. C'est afin d'étudier ses fantômes que le Dr Markway a réuni le dernier héritier et deux femmes - Theodora la télépathe sadique et Eleanor l'âme sensible confrontée à des manifestations surnaturelles à l'âge de 10 ans - pour une expérience in situ.


Robert Wise s'amuse avec son jouet gothique : armures grinçantes, chuchotements sinistres, portes qui claquent... Jamais on ne verra les spectres, juste l'effet de leur passage dans cette maison qui semble respirer à travers eux. Tout cela n'existerait-il que dans l'esprit d'Eleanor ? Au docteur qui lui affirme qu'il a lui aussi entendu les fantômes, elle demande : « Ne seriez-vous pas vous-même issu de mon imagination ? » Toute interprétation est alors possible, dans un jeu de miroirs effrayant. Car on a peur tout au long du film, comme un enfant qui se pelotonne la nuit pour ne pas entendre le parquet craquer...


Anne Dessuant

Télérama, Samedi 15 novembre 2008


Film d'Alfred Hitchcock (Strangers on a train, USA, 1951). Scénario : Raymond Chandler, Czenzi Ormonde et Whitfield Cook, d'après Patricia High smith. Image : Robert Burks. Musique : Dimitri Tiomkin. 100 mn. NB. VM. Avec Farley Granger : Guy Haines. Ruth Roman : Anne Morton. Robert Walker : Bruno Anthony. Leo G. Carroll : le sénateur Morton. Laura Elliott : Myriam Haines.

Genre : suspense.

Dans un train, Bruno aborde un joueur de tennis célèbre, Guy, et lui propose un échange de meurtres : il tuera pour lui une femme encombrante ; Guy en retour le débarrassera d'un père détesté. En fait, Bruno rêve d'un univers distordu où les jeunes femmes et les pères - qui donnent la vie - seraient morts. Où il ne resterait que des mères (ménopausées, de préférence) et des hommes comme Guy, dont il est à l'évidence amoureux.

L'habileté d'Hitchcock, qui s'inspire d'un roman de Patricia Highsmith, c'est d'avoir fait de Guy le complice involontaire de son bourreau ; indissolublement lié à cet homme, qui l'aime autant que lui le hait. L'idée terrible d'Hitchcock, c'est que si l'on se compromet avec le mal, ne fût-ce qu'une seconde, même pour en rire, on est forcément contaminé. Comme Guy, Hitchcock a peur de Bruno, tout en étant fasciné. Il le filme, minuscule silhouette, devant le Washington Memorial immaculé, comme un insecte noir qui souille la blancheur de l'univers. Et il faudra une longue bagarre-étreinte entre Bruno et Guy sur un manège en folie pour que Bruno disparaisse. Et que l'harmonie renaisse, provisoire...

Pierre Murat

Télérama, Samedi 13 décembre 2008


Film d'Alfred Hitchcock (Dial M for murder, USA, 1954). Scénario : Frederick Knott, d'après sa pièce. Image : Robert Burks. Musique : Dimitri Tiomkin. 105 mn. VF. Avec Grace Kelly, Ray Milland, Robert Cummings, John Williams, Anthony Dawson.

Le genre : policier


Un jeune oisif sportif veut se débarrasser de sa femme : elle le trompe, elle est riche et il en hériterait. Astucieux et pervers, il ourdit un crime parfait en s'assurant, par le chantage, la complicité d'un ancien condisciple. Tout fonctionne comme prévu, sauf que... Adaptant une pièce policière anglaise, Hitchcock se délecte. Patiemment, savamment, il explique, en ouverture, comment le mari s'y prend pour piéger sa femme. Il n'y a plus qu'à attendre et trembler. Ça marche ! (Enfin, ça a l'air de marcher pour l'assassin.)

Son épouse est seule ; il invente un alibi en acier tandis qu'elle va mourir, qu'elle se meurt... Mais les dieux du polar interrompent le processus. Le premier scénario dérape ; un deuxième prend le relais, tout aussi ingénieux. Le meurtrier n'est pas un imbécile. En route pour une nouvelle tranche de suspense et d'émoi. On ne quitte pratiquement pas le lieu du crime. Hitchcock disait qu'il n'était pas nécessaire d'« aérer » une pièce de théâtre quand son intérêt était justement de nous empêcher de respirer. Une fois de plus, sa technique et son art éclatent dans ce récit somme toute conventionnel. Il se promène dans l'appartement, cadre un visage, un autre, revient sur le premier, accroche, en premier plan, un combiné téléphonique, un coin de meuble, pour donner du relief au décor (le film a d'ailleurs aussi été tourné en relief). Vous l'avez déjà vu ? Vous avez probablement encore oublié le coup de la clé...

Gilbert Salachas


Télérama, Samedi 15 avril 2006


Film de Marcel Carné (France, 1953). Scénario : Charles Spaak et M. Carné, d'après Emile Zola. Image : Roger Hubert. Musique : Maurice Thiriet. 115 mn. NB. Avec Simone Signoret : Thérèse Raquin. Raf Vallone : Laurent. Sylvie : madame Raquin. Jacques Duby : Camille Raquin.

Le genre : tragédie moderne.


Thérèse s'est laissé épouser par son cousin, un mercier cacochyme complètement dominé par sa mère. La vie s'écoule, monotone, dans le magasin et la maison-tombeau où Thérèse se consume. Arrive Laurent, un camionneur italien, dont elle tombe amoureuse et qui va tuer Camille. A l'origine du film, il y a le roman de Zola, une étude sociale de la bourgeoisie provinciale. Carné et son scénariste n'ont pas gommé cet aspect. Ils y ont ajouté un thème majeur, celui de la fatalité. Thérèse devrait avoir droit au bonheur. Mais des forces antagonistes vont se liguer pour l'en empêcher. Marcel Carné délaisse le côté « amants coupables » pour s'intéresser à un jeu de signes plus universels. On n'oubliera pas l'odieuse désinvolture du marin maître chanteur, non plus que le regard d'acier - insupportable et horrifiant - de la grande comédienne Sylvie, laquelle a fait de madame Raquin un personnage doublement mythique, qui incarne la mère abusive et la méchanceté absolue. Moins « symbolique », Simone Signoret est tout aussi admirable.

Gilbert Salachas

Télérama n° 2932
Le 25 mars 2006