Réalisateur : Pavel Lounguine
Acteurs : Konstantin Khabenski, Natalia Koliakanova, Leonid Kanievski, Esther Gorintin, Otto Tausig, Grégoire Leprince-Ringuet
Long-métrage
Genres : Fiction
Sous-genres : Comédie
Langue de tournage : Russe
Nationalité : Majoritaire français (Russie)
Sortie en France : 25/01/06
Durée : 1h 46mn
Etat d'avancement : Sorti
Production déléguée : CDP
Coproduction : Arte France Cinéma
Distribution France : Les Acacias


Familles à vendre, portrait humaniste d’une société russe en décomposition, mime à l’excès l’implosion d’un village, justement mise en scène à l’aide des codes du cinéma burlesque jusque dans l’étroitesse des limites du cadre imposées aux acteurs. Pourtant, in fine, la maladroite morale initiatique de son scénario ne pourra refonder la communauté.

Le cinéaste Pavel Lounguine nous convainc une fois de plus qu’il est capable de représenter les conséquences de la transformation économique et sociale de la société russe sous l’effet de la réintroduction du « marché ». Familles à vendre se présente comme l’envers drôle et communautaire de la réussite individuelle et cynique de son précédent film, Un nouveau Russe. Après un casting méticuleux, le trublion Edik Letov persuade les habitants d’un unique petit village d’Ukraine, de substituer à leur misère quotidienne des retrouvailles improbables avec quatre riches nord-américains en quête de survivants de leurs familles restés en Russie. Notre héros est capable de trouver les ancêtres de tous ceux qui peuvent le payer...

Le scénario de départ réunit un esprit de comédie et un rêve inespéré : retrouver les siens malgré l’éclatement des familles russes par-delà les tragédies meurtrières de la Shoah et des goulags. La veine comique remplit en partie nos attentes jusque dans l’intrigue du chasseur à son tour chassé lorsque l’un des clients, qui prétend rechercher les siens, met en branle sa propre logique de vengeance à l’encontre d’une innocente famille russe locale qui pensait, avec le héros et les spectateurs ravis d’être dans la confidence, que l’argent vaut bien un petit mensonge sans grave conséquence... Mais surtout, le récit du film possède l’attrait du probable avec le pouvoir de l’argent qui gouverne tout autant les fols espoirs des riches américains, l’apprenti généalogiste aventurier, les nouveaux liens du sang et les familles à vendre ! Il est logique de penser que ce scénario aurait pu s’inspirer de faits réels...

Au-delà de la belle décapotable rouge aux revêtements léopard du maire corrompu hasardeusement choisi par l’arnaqueur à la petite semaine, la référence à l’univers slave débridé d’Emir Kusturica, proposé dans le dossier de presse, ne semble pas opportune. Depuis ses premiers films Taxi Blues (1990) ; Luna Park (1992) et La Noce (2000), Pavel Lounguine unit étroitement violence quotidienne, cruauté sociale et instinct de vie des personnages qui font écho au génie cinématographique du maître yougoslave. Mais, au risque de cette comparaison, Familles à vendre manque moins d’un style baroque, propre à Emir Kusturica, que de séquences capables d’introduire des variations de rythme et de ménager aux spectateurs une tendresse pour ses personnages farfelus.

La vivacité du film, qui ne faiblit jamais, devient très vite une explosion de sexualité débridée, dos au mur comme il se doit, que la mise en scène burlesque fait basculer dans la bestialité, l’urgence et la frénésie. Ces « unions » non préméditées et trop rapides ne prennent pas le temps nécessaire à la recherche du partenaire probant, rejouant ainsi en décalé le peu de temps consacré à l’exploration des racines historiques et généalogiques... Nulle trace dans le film de la poésie et de l’amour, toujours présents dans les films d’Emir Kusturica, comme autant de contrepoids introspectifs, visuels et rythmiques. Plus le film avance et plus la sexualité menaçante corrompt à son tour l’humanité des personnages (le viol libérateur de la prude jeune femme à lunettes qui découvre les joies du savoir-faire rustre russe... ou la représentation sans finesse de l’homosexualité !). Et c’est vraiment dommage, car le casting, galerie de corps improbables dans le cinéma américain standardisé, est truffé de véritables « gueules » : la magnifique prestation du SDF édenté aux talents de masseur qui hante les bains municipaux.

En prêtant attention à la séquence du « casting » de la « sœur » du milliardaire canadien − au dialogue peu subtil (« je ne crois pas que je ferais l’affaire » murmure Esther Gorintin sous sa couronne grisonnante qui brillait dans le magnifique Depuis qu’Otar est parti... −, on mesure la difficulté du cinéaste à susciter l’émotion du spectateur à la vue des visages si variés de ses comédiens. En effet, le réalisateur y maintient artificiellement la mise en scène frontale des gags burlesques qui président à la destruction des mobiliers, des maisons et du décor des personnages de plus en plus engloutis dans une sorte d’hystérie scénaristique. Ainsi, la « jeune » vieille actrice, au visage si doux, jovial et aux yeux pétillants ne trouve pas vraiment sa place dans le film.

Le cadre de la comédie est agréable, mais le manque de cohésion scénaristique renforce maladroitement la caricature des personnages et le détachement des spectateurs. Le propos du film autour de la corruption, du règne sans partage du dollar et de l’atomisation de la société russe, ne parvient pas à créer des liens logiques que le cinéaste humaniste voudrait désespérément tangibles. Le rythme effréné et morcelé du film qui accumule les saynètes burlesques décousues, travestit la célébration du folklore russe (l’alcool, l’accordéon...). Ainsi en est-il dans un des derniers plans larges du film où les acteurs hurlent, s’éparpillent et gesticulent sans aucune cohérence ni liens entre eux, sans que ces cris et ces gesticulations ne signifient quelque chose. La photographie finale qui réunit tous les protagonistes de la supercherie révélée ne permet pas de rendre crédible le désir de communauté du film.

Claudine Le Pallec Marand



La Fille coupée en deux
France, 2007
De Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol
Avec : François Berléand, Marie Bunel, Etienne Chicot, Benoît Magimel, Ludivine Sagnier
Durée : 1h52
Sortie : 08/08/2007

LA FETE EST FINIE

Depuis l'incroyable et mérité succès de sa somptueuse Cérémonie en 1995, Claude Chabrol est devenu un metteur en scène bankable, dont les films sont attendus du grand public comme peuvent l'être ceux d'un Woody Allen. Retrouvant soudainement une partie de son prestige, perdu au fur et à mesure des années 80 suite à la sortie de ratages tels que Jours tranquilles à Clichy, le cinéaste s'est depuis évertué, avec talent mais sans trop d'aplomb, à prolonger voire creuser des thèmes et récurrences formelles qu'il régurgite avec une rigueur métronomique. Dans le meilleur des cas, sa mise en scène appuyée et ses personnages caricaturaux donnent Rien ne va plus ou L'Ivresse du pouvoir. Dans le pire, ça donne cette Fille coupée en deux, qui apparaît comme le plus mauvais film du réalisateur depuis quinze ans. Un scénario vide relié très artificiellement aux thèmes chers au cinéaste, des acteurs qui jouent comme des pieds ; sauvons malgré tout le jeu réjouissant d’un Magimel qui s’en sort avec les honneurs - Sagnier devrait songer à arrêter le cinéma, en revanche. Triste. D’autant que les préceptes de La Cérémonie (une caméra présente mais discrète, contenue, effacée derrière son sujet) sont non seulement oubliés, ce qui était déjà le cas dans bon nombre de ses films précédents, mais aussi radicalement contredits : le sujet n’existe plus (vague resucée d’une histoire de jalousie sans intérêt), la caméra pèse trois tonnes, et la présence du cinéaste derrière les images éclipse les personnages. L’œuvre de Chabrol est cyclique. Tous les quinze ans, il nous pond une bonne grosse bouse. Pas de quoi en faire un plat.

par Anthony Sitrut (filmdeculte)


Film de Steven Spielberg (War of the worlds, USA, 2005). Scénario : Josh Friedman, David Koepp. 115 mn. VF. Avec Tom Cruise : Ray. Dakota Fanning : Rachel

Genre : film sur l'horreur

Voici une étonnante oeuvre de visionnaire, habillée d'un air de cinéma vendeur de pop-corn. Ça commence comme dans Independence Day : le ciel de l'Amérique se couvre, les extraterrestres attaquent. Ray (Tom Cruise) fuit avec ses deux enfants, comme une bête traquée. Tout s'écroule, tout explose, mais le film ne ressemblera à aucun autre. Son parti pris est résumé par le scénariste David Koepp : « Nous avons dressé la liste des choses dont nous ne voulions à aucun prix : des destructions de monuments historiques, des scènes dans Manhattan ravagé, des brochettes de généraux dissertant autour d'une carte, des télés filmant la catastrophe... »

Spielberg nous parle de notre monde, où la peur est familière, la catastrophe probable, le pire réaliste. Son film est bien plus qu'une histoire d'aliens envahissants. Il montre la terreur la plus profonde : l'extermination du genre humain. Les effets spéciaux sont mis au service de tableaux dantesques. Un train en feu traverse la nuit, train de la mort qui frôle une foule médusée. Un paysage rougeoie à perte de vue du sang des hommes aspirés, vidés par les machines... Pour pouvoir s'offrir l'audace de ces pures visions de cauchemar, Spielberg sait, quand il le faut, renouer avec l'héroïsme et le positivisme hollywoodiens. Son film n'en est pas moins hanté par la barbarie de notre histoire, par l'irrémédiable crépuscule des camps de la mort. Ce grand spectacle a de la grandeur d'âme.

Frédéric Strauss

Télérama, Samedi 14 février 2009


Réalisé par : Serge Frydman
Avec : Vanessa Paradis, Vincent Rottiers, Eduardo Noriega, Claude Perron, Thomas Fersen...
Distributeur : MK2 Diffusion
Genre : Comédie
Pays : France, Belgique
Durée : 1h34
Sortie: 2005


Colette, une femme amoureuse, reçoit en pleine nuit un appel téléphonique. Une inconnue lui demande un service en forme d'appel au secours : aller chercher son petit garçon et le lui amener.

Mais cet enfant, un dénommé Billy, dont Colette se retrouve à aller prendre livraison, approche en fait dangereusement de l'âge adulte, naviguant aux frontières de cette période dite ingrate, celle où l'on recherche avidement le contact, poussé par un désir vague et l'inconnu de l'avenir. Avenir d'autant plus incertain que Billy ne va pas tarder à devenir orphelin et Colette à ne plus savoir comment se débarrasser de cet obstacle qui l'a déviée de sa route, celle qui menait droit à l'amour.

Écrit pour Vanessa par le scénariste, notamment de La Fille sur le pont, Mon ange se présente comme une fable poétique autour d’une rencontre à priori inadéquate et improbable entre une jeune femme perdue et un gamin échoué. Entre deux anges blessés, en somme, et qui vont s’épauler l’un l’autre. Irréaliste, le scénario ne cesse de jouer avec l’oscillation d’un métronome sur le courant alternatif qui pousse Colette (Vanessa) vers Billy (Vincent Rottiers), et l’en éloigne.

Vincent Rottiers, repéré dans Les Diables et aperçu dans Narco, crève l’écran à la manière d’un jeune Brando : instinctif, intense, infiniment sensible et obstiné. Si jeune, c’est lui qui semble protéger l’aînée sous son aile bienveillante, étonnamment vaste pour son âge. Prostituée dissonante, amoureuse destituée, promise reconstituée, Vanessa – dont le seul prénom suffit à nommer -, actrice volontiers rock n’roll, sur le fil du rasoir une fois de plus, distille sa grâce toute personnelle comme par inadvertance. En inconditionnels, de toute façon, on l’a encore aimée.