Ignorer tout de sa propre sauvagerie. Ne trouver en soi aucune source de violence : le cas de l'héroïne de Black Swan est rare. C'est ce qui rend, d'emblée, cette fille émouvante, si douce et anachronique, entre ses tutus, sa montagne de peluches roses, sa boîte à musique qui joue Le Lac des cygnes, comme sa sonnerie de portable... Soudain, elle est confrontée à l'inconcevable : ce à quoi elle travaillait éperdument, la perfection, est cela même qu'on lui reproche. Voilà qu'on lui demande du débordement, des pulsions, de la sensualité. Elle s'échinait à être apollinienne, on la veut dionysiaque. Et ça, elle n'a pas appris, elle ne sait pas. Dans ce film d'épouvante ou presque, c'est l'art qui, tel un vampire, exige toujours plus de vie. En l'occurrence, une nouvelle version new-yorkaise duLac des cygnes, pour laquelle Nina a été choisie comme danseuse étoile - un rêve de bonne élève. A condition qu'elle sache incarner, outre l'innocent cygne blanc du début, le cygne noir dangereux de la fin - un cauchemar de bonne élève. Darren Aronofsky s'y connaît en cauchemars : il a signé, en 2001, le mémorable Requiem for a dream, d'après Hubert Selby Jr., tableau horrifique d'une Amérique déjetée, entre fils drogué et mère gavée de médicaments, tous deux emportés dans une dérive de la perception. Black Swan brouille encore plus vite la frontière entre les régions de réalité - fantasmes, songes, hallucinations. Ecrasée par la pression, Nina commence à voir son double dans le métro. Comme les premières héroïnes de Polanski, Catherine Deneuve dans Répulsion ou Mia Farrow dans Rosemary's Baby, elle ne va plus cesser de tanguer d'une vision à une autre, au fil de l'entraînement et de l'initiation qu'elle s'inflige. Tout en progressant de façon implacable, logique, le film carbure aux projections mentales, plus dérangées les unes que les autres. Particulièrement impressionnante est la galerie de figures féminines : toutes des doubles déformés ou déformants de l'héroïne. La mère, une image d'elle avec trente ans de plus, mais aussi d'une ballerine ayant échoué, jadis, à sortir du rang. La danseuse étoile tout juste déchue de la troupe, reproche vivant, symbole terrifiant du déclin à venir. La rivale directe, nouvelle arrivante, menaçante, obscène, jugée plus sexy que Nina par le chorégraphe manipulateur - Vincent Cassel, qui s'en donne à coeur joie. Au passage, Darren Aronofsky se montre habile en « métacinéma » : il joue avec la biographie des actrices qu'il a choisies pour mieux installer leurs personnages. Barbara Hershey (la mère) fut très en vue dans les années 1980, et Winona Ryder (l'ex-étoile), une icône des années 1990. Black Swan tourne cruellement autour de la question de l'âge, dans la danse classique en premier chef, mais aussi, indirectement, dans le cinéma, et au-delà, comme une hantise universelle. « C'est ton tour », dit sans ménagement la mère à sa fille : maintenant ou jamais. L'urgence porte naturellement sur le corps, vecteur de tous les symptômes, objet de toutes les attentions, de toutes les mortifications : du panaris qui tourne mal aux griffures dans le dos (« Tu t'es encore grattée toute la nuit, je croyais que ça t'était passé ! » hurle aussi la mère), en passant par l'épanchement de sang impossible à localiser, une spectaculaire chair de poule (de cygne ?), ou encore des orteils soudain indifférenciés. Le combat de Nina contre son propre corps rappelle irrésistiblement celui de Mickey Rourke en catcheur revenant, dans The Wrestler, précédent film d'Aronofsky. Mais l'efficacité de bulldozer du cinéaste est plus détonante appliquée à l'univers supposé délicat des ballets. Un thriller gore et brutal sur la danse classique, voilà un hiatus qui fait écho, aussi, au casse-tête de l'héroïne. Arrivera-t-elle à dépasser cette contradiction devenue un trou noir existentiel ? On imagine mal le film sans Natalie Portman, sa destinataire depuis dix ans. Excellente actrice en quête d'un rôle décisif depuis des années, elle se trouve dans une position analogue, toutes proportions gardées, à celle de son personnage, avec sa joliesse de petite fille sérieuse sur le banc des accusés. Elle est captivante tout le temps, mais prodigieuse dans la dernière ligne droite, en surrégime. Quand, telle l'Esther Kahn d'Arnaud Desplechin, aspirante comédienne à la poursuite effrénée de ses émotions, Nina se retrouve au pied du mur, aux prises avec toutes ses ennemies et toutes ses fêlures à la fois, entre la loge et la scène. Avant le grand saut dans le vide ou l'envol.
Louis Guichard
Origine : Américain
Réalisateur : Darren Aronofsky
Musique : Clint Mansell
Acteurs / rôles:
Barbara Hershey : Erica Sayers.
Vincent Cassel : Thomas Leroy.
Mila Kunis : Lily.
Winona Ryder : Beth Macintyre.
Natalie Portman : Nina Sayers.
Ksenia Solo : Veronica.
Kristina Anapau : Galina.
Benjamin Millepied : David.
Durée :
115 mn.